Archives mensuelles pour janvier 2009

Retour de Chine, suite des réflexions d’Elsa

Qu’en est-il réellement de ce retour, comment élaborer la distance, comment se prémunir contre elle ? Quelques mois en France suffisent à endosser sa pénible carcasse d’occidental rompue aux tâches citoyennes, criant haro sur le baudet de notre actuelle politique mais pourtant Pékin est toujours là, si présente, si influente. Il y a une sorte de va-et-vient flou entre ce que j’ai laissé là-bas de résistances et celles que je porte ici, en France. Je cherche à mettre en forme un chaînon de réflexes qui consiste à garer des images dans le parking du sensible tout en gardant la caution.

À partir de lectures, je cherche à comprendre le mécanisme des relations qui se sont tissées depuis le 17ème siècle,  au moment où les premiers missionnaires jésuites sont envoyés par Louis XIV et arrivent à la cour de l’empereur Kangxi à Pékin. Les chinois ignorent tout de la France et les français ont une image idéalisée de la Chine, grâce à Marco Polo. Et pourtant, les deux royaumes se jaugent, s’apprennent et comparent leurs richesses, leurs savoirs. “Il peut sembler ridicule d’évoquer le pouvoir dans la Chine d’aujourd’hui en se référant à la vie dans la Cité interdite. Que ne dirait-on si un journaliste étranger venait raconter la France de 2008 en la décrivant à travers une promenade au château de Versailles ? Mais comme la galerie des Glaces reflète une vanité et un goût de l’éclat bien français, la Cité interdite parle encore des chinois »… « Aucun palais au monde n’est aussi oppressant, emprisonnant, que celui-là. Le trône, comme l’écrivait Pierre Loti « était le centre de tout » ; il symbolise l’extrême solitude, l’abstraction de la séquestration dans son expression la plus sinistre. Il raconte également, avec ses milliers de toits abritant des dizaines de milliers de paravents, de cloisons, de claustras, d’écrans, de labyrinthes, de corridors, la paranoïa d’isolement, d’enfermement, de protection de ce peuple, son goût du secret, qui va jusqu’à barricader le pays entier derrière des remparts. » « La Chine aime marquer son territoire jusqu’à l’absurde. La question reste centrale : Comment ce pays-continent peut-il durablement s’ouvrir au monde en conservant cette attitude mentale ? »* Ces deux mondes qui se sont rencontrés, sont toujours l’un par l’autre liés et font appel à une sorte d’immunité culturelle, où chaque pays me semble t-il, au fil des siècles, se charge de leurs propres adversités.

Lors de cette résidence, nous sommes arrivés après les Jo, après cette période d’inimitié provoqué par la confusion diplomatique de notre chef d’État, mais la vague est passée ; cette longue histoire d’échanges, de savoirs et de cultures reste intègre. Pourtant, le mystère persiste et s’infiltre de plus en plus dans le rapport que j’entretiens, tendu et décalé, avec avec la Chine, par-delà Pékin. Il y a quelques jours, je rencontrai Yinghui TU, artiste chinoise habitant en France depuis 5 ans, spécialiste des papiers découpés. Quelle merveille de pouvoir s’exprimer en français avec elle ! Enthousiaste à l’idée de poursuivre mon projet d’origine (collaborer, à Pékin, avec une artiste chinoise réalisant des papiers découpés), ma quête graphique autour de l’inspiration asiatique peut s’enrichir et le lien n’est donc pas altéré. À partir de mes images photographiques prises sur le vif à Pékin, je vais les traduire en dessins, puis ces dessins seront retranscris en dessins par Yinghui TU, qui en fera au final des papiers découpés d’une grande virtuosité. Cet échange de propositions va induire un sens au reste de mon travail. À partir de notes prises sur le vif, j’imagine et souhaite que cette artiste chinoise revisite le regard qu’elle porte sur cette ville qu’elle connaît, sur les gens qui l’habitent, travaillant alors sur une tonalité chinoise traditionnelle, que sont les papiers découpés, qui, me disait-elle, sont entrain de disparaître en Chine.

Enfin, ce mystère chinois qui s’est concrétisé par la difficulté que je rencontrai dans la relation à l’autre, notamment par la communication verbale (ne comprenant ni ne parlant le chinois) se trouve être la clé de ma recherche. Pour tenter de trouver un fil conducteur à ce questionnement, j’ai trouvé cette citation extraite du livre La planète chinoise : « Les chinois, au nom du pragmatisme, ne s’encombrent d’aucune considération morale. Leurs dieux sont des dragons, des forces terribles qui peuvent aussi bien amener, en une fraction de seconde, le mal que le bien, aussi bien la félicité que la souffrance, la ruine que l’abondance ; il s’agit donc de s’adapter en un clin d’œil à toutes les situations, les bonnes ou les mauvaises, sans états d’âme ; Ce pragmatisme absolu, ils l’appliquent aussi bien dans la sphère privée que dans les affaires publiques. »*

*Citation extraite du livre de François Hauter, La planète chinoise aux éditions Carnetsnord

Les photographies sont extraites d’une performance réalisée à Tianmo, dans un désert improbable à 80 km de Pékin. Une performance qui s’inscrivait dans un champ d’investigation autour du corps dans le paysage, et qui devrait faire partie d’une installation, au retour de Chine. Les photographies ont été prises par Guislaine Yang.